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« Des petits hommes noirs à la source des choses », par Franck ENJOLRAS

By 18 avril 2015 No Comments

L’artiste, avisé du monde, prospecte, cherche. Au quotidien, ses sens sont en éveil. Il sent, il ressent, il teste, il passe entre les murs, là ou s’arrête le vent. Aussi, ce qu’il produit est un compte-rendu, une mise au point. Il s’agit pour lui de rendre captif et accessible le rythme du monde, tout ce que le temps, ni les voix n’exposent sur la même ligne. Il n’y a que lui pour le faire. Il donne ainsi aux alentours de lui-même le pouvoir de lui souffler l’instinct des choses. Ses pensées respirent, ensemble, le sang, les pavés, les hauteurs et le vent ; elles ébruitent à petites doses ce que personne n’ose dire ni clamer. L’artiste définit la lumière d’un sens à venir, surtout quand il s’instruit à bonne échelle. Une œuvre n’est œuvre que dès lors qu’elle est enfantée par ce qui la dépasse : l’histoire, les sciences, un lieu ou tout simplement, la parole qui les tient.

C’est précisément dans cette voie-là que l’on peut concevoir le travail d’Isabelle Forey. Son art est inscrit dans la ville, en son cœur, dans ses méandres. Sa production passe par la rumeur urbaine, la plus ancienne qui soit. On ne peut en effet comprendre son travail qu’à la lumière d’une irradiation souterraine, insidieuse, comme si la ville, incarnée, lui avait glissé à l’oreille son histoire la plus sourde. La ville, vaste abstraction quand on essaye de la saisir entièrement, est d’abord un réseau de force, de rapports, de collusion et d’étranglements. Elle est aussi faite de passages et de voies, de rues et de bâtisses, de mystères et de traces. Elle est un ensemble avec lequel on peut se faire et contre lequel on lutte, chaque jour, pour s’y faire une place.

Il est difficile d’appréhender un travail artistique sans penser l’environnement qui le porte. Il est toutefois délicat d’imaginer penser la détermination d’un travail par le fait d’un rapport exclusif entre le monde qui le cerne et ce qu’il représente. Dans son travail, Isabelle Forey semble pourtant à l’équilibre de ces deux plans. Elle s’accommode de l’un et de l’autre, en réussissant à tirer parti de la ville, dans des allers-retours qui, à un moment donné, viennent à effacer cette interaction entre elle et la ville. Autrement dit, en observant son travail, on perçoit la ville, en l’occurrence Saint-Etienne, et ensuite, sereinement, on l’oublie ; la présence de cette cité s’estompe aussi vite qu’elle est parue. L’art n’est universel, on le sait, que dans les particularités qu’il traite, surtout quand il pousse à voir plus loin que sa simple représentation.

Comme enfantés d’une main agile mais balbutiante, les petits hommes noirs d’Isabelle Forey respirent les échos d’un monde passé, perdu, voire dépassé, mais aussi celui d’un monde à venir. Figures sombres, instables sans l’être. Figures étranges, méconnaissables, dont on ne peut dire s’ils avancent ou pas. Le mouvement qui les traverse est aussi incertain que l’expression de leur visage. Ni impassibles ni expressifs, ils disent une vie, une histoire, celle des femmes et des hommes, ouvriers, mineurs, au milieu de leur jardin, s’occupant à l’entretenir, à le bêcher, à le tailler, s’occupant en somme à l’exploiter. C’est de cette réalité qu’Isabelle est partie pour penser ses sculptures et leur forme. Elle a tenu compte de ces faits, de ces histoires que la ville, sur ses 7 collines, continue à répandre, comme une transmission d’images et de changements. La posture de ces hommes, peu académique, bras le long du buste, poitrine qui avance, jambes légèrement fléchies, un peu courtes, engoncées et figées dans le sol, pieds larges et disproportionnés, signe d’un ancrage massif, ne fait qu’accentuer l’impression générale d’un corps qui se cherche. Un corps bloqué, prêt à s’ouvrir, prêt à se libérer, mais qui n’y parvient pas vraiment, ou pas encore, un corps dont les chaînes se sont effacées tout en laissant leur trace et leurs effets ; un corps bridé, figé sans l’être, qui va peut-être bientôt, qui sait, basculer.

Les petits hommes noirs, d’Isabelle Forey, avancent-ils vraiment ? Ils ont surtout l’imperfection chevillée au corps. L’émotion est absente de leur visage. Face impénétrable. Leur tête est une métamorphose. Hommes d’antan et hommes d’aujourd’hui, ils n’ont pas abdiqué. Il est juste impossible de dire ce qu’ils font, ce qu’ils respirent, à cet instant précis. Ouvriers en pleine bataille, ils sont plutôt cette inconstance des corps productifs. Capables de faire, capables de ne rien faire, ces êtres étranges, à la peau de carbone sombre et noir, ni enfants, ni hommes sont la nudité même ; Ils sont nus de ce qu’ils ne peuvent dire.

Les jardins ouvriers ont une surface précise ; ils sont délimités. C’est un lopin de terre sur lequel des générations ont fait pousser de quoi vivre, de quoi manger. Ceux qui s’en occupaient étaient investis à leur tache, tout en cherchant aussi la détente. Mélange d’utile et d’agréable, une sorte de suspension dans leur vraie journée de labeur. Les petits hommes noirs d’Isabelle Forey ont une peau ; elle est de terre, comme si, du sol, était remontée cette surface, contenant la vie et devenant soudain contenu, accumulant sur la peau même de ces sculptures le terreau de ce qui leur a donné naissance. L’idée jaillit de ces sols et vient contaminer le volume d’un corps. Cette peau, faite de terre, pourrait vivre et vieillir, comme elle peut rester inerte, elle transmettra le goût des choses.

L’inclinaison de ces êtres, légèrement penchés, a de quoi nourrir la pensée. Ni trop prêt, ni trop loin de cette surface qui est aussi profondeur. La terre les a comblés jusqu’à les faire terre eux-mêmes. Des galeries infinies, fermées, courent sous la ville. Il ne reste d’elles que des formes, les crassiers, preuve que dans la région, ces profondeurs ont été fouillées, du puits Couriot au puits des Combes, du puy chatelus au puits Deville. Mais la sueur qui a bâti ces formes, pour le moins maternelles, s’est bel et bien envolée. Le noir – qui imprègne, qui coure sur le corps, est ce point de continuité qui va des bras jusqu’au visage, croute noire, charbon, crasse, large épaisseur comme pour mieux célébrer ou effacer ce qui fait la singularité de ces hommes. On pense aux images de Salgado, trop belles, trop policées, trop chargés de sensualité corporelle, où des hommes, à la force de leur dos et de leur nuque, se fatiguent, se tuent à la tâche, et remontent aussi pêle-mêle, des sceaux, à n’en plus finir, d’un minerai qui a le prix de leur vie, c’est-à-dire, inestimable. Ramassés, sans être démembrés, asthéniques sans être achevés, les petits hommes noirs n’ont de geste que celui de se tenir aux abords des choses, d’un présent qui perdure – les jardins ont survécu, – toujours là sur les flancs chargés de la ville – , et d’un passé qu’ils portent – on se transmet encore cette culture de l’exploitation à petite échelle.

L’art, comme on l’a suggéré, rayonne d’un contexte. Ici, il le défend. Ces petits hommes noirs, vierges de toute émotion, ont acquis leur regard en remuant la terre. L’odeur acre, passablement humide et surchauffé des cabanes de tôle où s’entassaient et s’entassent encore outils, graines, petites pouces, sabots et coupures de journaux, sont le témoignage d’un temps où l’on a su se distraire en bêchant, en semant, mais en gardant présent, aussi, cet art de la terre qui était déjà comme un héritage. Ceux qui en possédaient, ces ouvriers, pour beaucoup, venaient des campagnes ; ils sortaient tout juste de leur ferme, ils avaient délaissé l’Ardèche ou l’Auvergne et ces jardins, accrochés aux collines, leur offraient sûrement quelques souvenirs d’enfance. Je me rappelle très bien la cahute de mon grand-père. À l’intérieur, au milieu d’une humidité étouffante, on sentait battre le cœur et l’âme du cultivateur. Je me revois la parcourir des yeux, à la recherche de quelque chose qui ne serait pas de fortune car ces brics et ces brocs avaient de quoi surprendre. Pour autant, on aimait s’y rendre pour son côté apaisant et pour l’air frais que l’on retrouvait, sitôt sorti. On se jetait alors sur les groseilles sauvages comme pour mieux savourer la fraicheur des plantations.

Il était donc de bon ton pour ces jardiniers du soir, majoritairement des hommes, de s’échiner à cultiver pour ainsi obtenir un reste de survie dans un monde meilleur qu’ils cherchaient à bâtir. Récolter ce qui était à soi. Le caractère étrange de ces êtres produits par Isabelle Forey, ramassé sur eux-mêmes, pas encore ouvert à d’autres formes de vie, majore l’effet d’un geste engagé vers l’avant. C’est un passage qui se joue. Le corps n’est plus le produit d’une discipline foucaldienne, il est le prémisse d’une libération. Le plaisir de jardiner a rejeté plus loin la nécessité de se nourrir. La ville traîne sur ces collines cet héritage, vaste image d’une continuité qui cache des ruptures que seul l’art nous laisse entrevoir. Jusque-là, sans les sculptures d’Isabelle Forey, je crois que je n’y aurai jamais songé.

Le dessin est pour le sculpteur ce que le sang est au cœur : ce qui le fait vivre et ce qui fait sa force. Regardez Rodin, acharné à sculpter, il passait de l’un à l’autre, en fermant les yeux. Isabelle, sculpteur, fait aussi vivre sa création de ces allers-retours. Elle s’en nourrit. Ses hommes noirs semblent émerger d’assez loin et ses derniers dessins, au premier abord, ne témoignent en rien d’un lien entre les deux. Il faut y regarder de plus près, il faut s’y attarder, se laisser conter la naissance de ces pièces et prendre note de la technique, comprendre d’où elle vient et un sens possible, comme il en existe toujours, pointe le bout de son nez.

Une compresse, imbibée d’encre, appliquée à même le papier, cela donne naissance à des formes improbables. Isabelle en fait l’expérience et le démontre. Le hasard, s’il était qu’une béance, un trou noir, devient soudain une trace, parfois rectiligne, de temps en temps disparate, conglomérat de formes, quand la compresse, roulée en boule, imprime ses lignes profondes sur le papier. La compresse, utile aux soins, dérivée de sa fonction, rappelle l’acte de panser les plaies. Elle est faite pour soulager blessures et autres douleurs. On s’en sert pour purifier et apaiser, mais aussi et surtout pour aspirer : aspirer le pus, le sang et les miasmes. Isabelle montre qu’elle peut aussi imprégner, au sens d’imprimer, une surface. Sortie de la pharmacie familiale, la compresse devient la chair d’une empreinte. Fantasme ou projection, le dessin à la compresse appelle le soulagement des travailleurs. Parvient-on, de ce point de vue-là, à se représenter ce que la compresse touche, parcoure et avise de sa texture, dans l’élan d’un soin et d’une attention ? Ou alors, est-ce, à une échelle globale, la représentation de ce que la ville attend comme pansement de ces plaies ? Une ville ne cicatrise jamais de son passé ; elle le dissimule ou l’accepte, mais il est toujours là, dans les profondeurs de sa lumière. Et quand tombe le soir sur les 7 collines, les vrais petits hommes noirs, sans s’assoupir, songent à rentrer, ils quittent leur production, un peu comme l’artiste. La porte du jardin grince, une nouvelle fois ; le dernier rayon de soleil qu’ils attendaient sagement effleure les cultures. Enfin, rassérénés, ils peuvent plier bagage. N’ayez crainte, ils reviendront. La nuit venue, ils se font à l’idée que quelque chose, sorti des profondeurs, va soudain germer. L’art aussi attend que les choses se fassent, qu’une pousse d’esprit grandisse. Il faut voir les profondeurs par des subterfuges. Le dessin à la compresse en est peut-être un : observer ce qui n’est jamais inerte, contrairement aux apparences. Voir les choses autrement est primordial, voire vital et apaisant ; Isabelle le sait, on le comprend avec elle : L’expérience en art est, en somme, un guide des profondeurs.

Franck ENJOLRAS

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